Photographie de Orlando Luis
L’une des attaques les plus courantes des sphères officielles contre les blogueurs alternatifs concerne notre soi-disant inclination malintentionnée à taire les « succès » de la révolution. Quand il s’agit du thème de la santé, les reproches montent d’un cran. L’altruisme de ce qu’ils appellent la solidarité – en se référant au personnel de santé envoyés dans d’autres pays – est devenu depuis plusieurs années la vitrine survivante du marketing du socialisme tropical et se voit tresser des lauriers par bon nombre d’organisations internationales qui soulignent le professionnalisme et l’esprit de sacrifice de nos médecins, ainsi que la volonté politique des dirigeants de la révolution de soutenir les programmes de santé dans les pays moins développés. En vertu de ce principe, Cuba, fait partie des pays « privilégiés » du point de vue de son système de santé publique puisque le pays se paye le luxe d’exporter des médecins et des équipements. Bien sûr, on ne mentionne jamais dans ces louanges que tant d’altruisme est préjudiciable à la population cubaine elle-même, qui voit une détérioration rapide de tous les services de santé.
Il faut noter que la presse officielle se charge quotidiennement de refléter les efforts de notre gouvernement pour maintenir « le niveau élevé » des soins médicaux, le caractère « gratuit » de ces services et les nombreux sacrifices nécessaires pour que les gens ne perdent pas de tels privilèges. Habituellement, les louanges officielles sont accompagnées de chiffres. Ainsi, un patient qui dépend d’une dialyse ou a subi une intervention chirurgicale complexe de transplantation d’organes doit en plus subir la pédanterie du gouvernement qui lui rappelle sa dette éternelle envers la révolution du fait du coût élevé de ses soins et de son traitement comme s’il n’était pas déjà suffisant de souffrir d’une maladie et de l’incapacité d’accéder à d’autres services que ceux fournis par les hôpitaux vétustes du pays.
En bref, les blogueurs sont vraiment impertinents, et passent leur temps à rechercher des tâches sur le soleil. Parce que, après tout, par rapport à une telle grandeur, qu’importe, par exemple, qu’une patiente de 74 ans soit restée pendant 10 jours à l’hôpital Salvador Allende (Covadonga), entre fin mai et début juin, sans que soit pratiquée une endoscopie car il n’y avait tout simplement pas d’eau ? Il est vrai qu’elle vomissait du sang, mais – sans même organiser un transport par ambulance pour faire cet examen dans un autre établissement médical - les médecins ont plus d’une fois essayé de la faire sortir sans diagnostic. Vraiment très professionnels et rspectuex de l’éthique, ces médecins ! Finalement, ce ne sont pas des plombiers et résoudre un petit problème d’eau dépasse leurs capacités, non ? La patiente en question a finalement pu être admise, diagnostiquée et subir une intervention chirurgicale à l’hôpital Hermanos Aimeijeiras, grâce à la médiation d’un neveu, musicien célèbre dont je m’abstiens de mentionner le nom.
Une autre petite chose que les médias ne rapportent pas est le fait que l’École de médecine dentaire de l’Université de La Havane ne fournit pas de services parce qu’il n’y a pas de gants. Croyez-moi, c’est vrai. Après une période de précarité due à la rareté de cet objet de base, le prestigieux centre a dû arrêter la prise en charge des patients parce que la petite quantité de gants qui restait était réservée aux étudiants qui allaient bientôt passer leur examen d’État. Et ne parlons pas du nombre de fois où manque l’anesthésique ou tout où simplement les cas où il a dépassé sa date de validité. Cela je le sais parce que j’en ai moi-même souffert.
Mais la crise des gants est devenue épidémique. Le mois dernier, mon amie Diana a amené son fils à l’hôpital pédiatrique du centre de La Havane pour qu’on lui enlève un petit kyste sous-cutané en chirurgie ambulatoire. Mon amie a observé comment le médecin, après la brève opération, au lieu de jeter les gants à la poubelle les a soigneusement placés dans le bac d’instruments. Elle a voulu dissiper ce mystère et le médecin lui a expliqué qu’il doit rendre chaque jour les gants utilisés à l’infirmière, qui se chargera de les recycler. Il était nécessaire de le faire parce qu’il y avait une grande pénurie de gants et à la fin des consultations ils étaient comptabilisés comme s’il s’agissait d’instruments de base. Diana se demande comment il est possible de stériliser des gants en latex déjà portés. Je ne connais pas la réponse.
Récemment une de mes amis a subi une césarienne dans la maternité de l’hôpital González Coro (Sagrado Corazón), l’un des plus prestigieux de son genre dans le pays. Peu de temps avant l’opération, l’anesthésiste a demandé à son mari une carte de 10 CUC pour recharger son mobile. Je me demande quel membre de la famille refuserait dans de telles circonstances de satisfaire la demande du spécialiste et qui oserait dénoncer cette extorsion. Et je sais que tous les spécialistes ne sont pas corrompus, mais je n’ai pas entendu parler d’aucun qui n’accepte pas les cadeaux. Nous savons que leurs salaires (comme ceux de tous les employés de l’État cubain) est incapable couvrir les besoins les plus élémentaires, mais alors nous devrions mettre de côté les mots « altruisme » et « éthique » quant il s’agit de parler de nos spécialistes, parce que, après tout, ils sont généralement aussi nécessaires et aussi corrompus que n’importe qui.
Marcia vient de faire une injection dans les veines de la jambe. Les varices lui causaient une douleur intense, sans parler de ces épaisses lignes disgracieuses bleu et rouge sillonnant sa peau. Il est vrai que, avant elle devait se procurer ses injections « dehors » (NdT conseguir por fuera, se procurer de manière illégale quelque chose, marché noir) parce que l’hôpital n’en avait pas, mais depuis elle a pu y faire traiter ce problème circulatoire. Maintenant elle doit faire des injections dans l’autre jambe et elle a déjà les produits … Seulement le dispensaire où elles devaient être faites a été fermé. Son médecin traitant ne sait pas s’il rouvrira, ni quand ni où. Donc, Marcia doit entreprendre un pèlerinage aux hôpitaux et dispensaires pour trouver une solution ou tout simplement se résigner à vivre avec ses veines atrophiées en attente de traitement.
La face cachée du faux gratuit nous saute aux yeux tous les jours dans chaque cabinet de consultation. Bien sûr il y a ceux qui se réjouissent comme des bœufs du simple fait que, dans le meilleur des cas, il y ait un diplômé en médecine derrière un bureau, prêt à prescrire un médicament, après avoir téléphoné à la pharmacie la plus proche pour vérifier qu’elle l’avait. Bien qu’habituellement, le cubain ordinaire soit « assisté » par un étudiant étranger, presque toujours éloigné et énigmatique, venant d’Amérique latine. C’est le bonheur des mendiants quand ils n’ont pas d’autre choix. Les histoires de cubains contraints d’aller consulter ou, pire, d’être hospitalisés et subir une intervention chirurgicale dans les hôpitaux de notre brillante marque de service « gratuit » rempliraient un nombre infini de pages. J’ose dire que beaucoup plus de pages qu’occuperaient tous les articles triomphalistes qu’a publiés Granma au cours des dix dernières années. C’est ce qui explique peut-être la manie qu’ont les blogueurs d’exposer les taches innombrables du soleil révolutionnaire, dont l’éclat artificiel a produit un étrange aveuglement artificiel chez les journalistes officiels. Espérons qu’ils n’auront pas besoin d’une consultation médicale ! Ou, mieux encore, nous espérons que nos consultations se fassent dans les mêmes conditions que les leurs !
Traduction: Denis Wetzel
June 14 2011
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