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Archives de la catégorie ‘Traducteur: Yuma’

Tiède tiède…

Répression de dissidents. Photo du site cubamatinal

J’ai lu récemment sur la Toile un document qui, par son titre suggestif et la justice qu’il réclame dans son contenu, a immédiatement attiré mon attention. Contre la Censure à Cuba, en date du 27 février de cette année, et promu par le Groupe Concorde (havanatimes.org), est une dénonciation de certaines actions officielles qui, « ces derniers mois », expose-t-il, « ont été exercées contre des communautés ou des collectivités culturelles et informatives de la population cubaine », et il fait un décompte de quelques faits marquants dans cette escalade de la censure.

Le document en question prend en compte comme début des actes qu’il dénonce le 25 novembre 2011, quand fut suspendu à San Antonio de los Baños le Premier Festival Culturel ArtEco : Art, Écologie et Communauté, organisé par le Collectif La Roue (groupe « socialo-libertaire ») avec les moyens financiers personnels de ses animateurs.

Plus loin on ajoute le cas de la rencontre programmée par le projet « Etat de SATS », le 10 février 2012, saboté par les agents de la police politique qui a fait pression, pour l’empêcher d’y assister, à l’un au moins des invités principaux, le poète américain  Hank Lazer qui devait participer à la rencontre. Celui-ci, ainsi que son compatriote, le musicien Andrew Raffo, qui devait aussi être présent, étaient de passage à Cuba à l’occasion de la célébration de « dix ans de collaboration entre les universités d’Alabama et de St Jérôme de la Vieille Havane ».

Enfin,estdénoncé « le blocage de l’adresse électronique de l’Observatoire Critique (observatoriocritico@gmail.com) pendant le mois de février de cette année ».

Pour son importance, et pour l’indiscutable véracité des faits dénoncés, je désire souscrire à ce document. Je me joins à la dénonciation, convaincue du droit de tous les Cubains et les organisations autonomes de la société civile à s’organiser, débattre et promouvoir leur propres projets à la recherche des changements qu’il est urgent d’instaurer dans le pays. La censure est incompatible avec les aspirations à la démocratie de vastes secteurs de la population cubaine, mais va aussi au-delà des ensembles culturels et d’information.

C’est pourquoi je me permets quelques observations sur certains éléments qui, de mon point de vue, limitent la portée du document :

1.    Sautent aux yeux quelques omissions qui devraient être prises en compte dans tout document sérieux qui prétende condamner la censure exercée par le gouvernement cubain contre les citoyens de la société civile. La censure officielle la plus scandaleuse est, par exemple, celle qui se manifeste sous la forme de « meetings de répudiation » contre des activistes civiques, comme les Dames en Blanc et des groupes d’opposants pacifiques, non pas depuis « ces derniers mois », mais depuis plusieurs années. De plus, c’est une pratique dangereuse qui encourage la haine et la violence entre les fils légitimes d’une même nation.

 2.    On pourrait élargir le diapason des condamnations aux blocages officiels appliqués aussi à d’autres pages électroniques, desquels l’Observatoire Critique n’est pas exactement la première victime, même si ce groupe a eu auparavant le civisme de condamner les pratiques des censeurs.  Les sites desdecuba.com y vocescubanas.com, ont été bloqués systématiquement depuis les années 2008 y 2009, respectivement, et de temps en temps sont « hackés » par les cybertalibans au service du gouvernement cubain. Curieusement, parmi les plaignants d’aujourd’hui se trouvent quelques uns qui doutaient de la véracité de notre dénonciation de tels faits, et à ce moment peu d’entre eux se sont fait l’écho de notre protestation.

3.    De nombreux journalistes et blogueurs à l’intérieur de Cuba sont privés de leur droit d’accéder aux sites de connexion, parce qu’ils sont interceptés ou arrêtés par les agents de la police politique alors qu’on sait qu’ils doivent généralement faire de longues distances par leurs propres moyens pour tenter d’utiliser court temps de cyber-navigation. C’est un autre des nombreux visages de la censure à Cuba.

4.    La dernière édition du Festivaldu Ciné Pauvre de Gibara a été maladroitement boycottée par les fonctionnaires de la culture, en particulier de l’ICAIC, et par des « idéologues » connus serviteurs du gouvernement, bien qu’il s’agisse d’un remarquable et déjà traditionnel évènement culturel qui a offert des espaces à des productions cinématographiques moins favorisées par des financements et des mécénats officiels.

5.    À la quasi démoniaque bloggeuse Yoani Sánchez, aussi récompensée que punie, on a refusé vingt fois de suite l’autorisation de sortir de Cuba. Les absurdes lois migratoires cubaines sont une des formes les plus humiliantes de censure que doivent subir tous les Cubains.

Voici seulement quelques unes des absences notables de la liste, faits qui – d’après mon critère personnel- sont aussi « remarquables », même si l’intention du document de référence n’est pas de présenter une liste complète. De fait, j’aurais aimé connaître les critères retenus pour présenter une sélection si particulière. Ou bien peut-être n’y a-t-il pas de telles exclusions et les faits que je mentionne comme omis sont-ils inclus dans la catégorie générique de « beaucoup d’autres ». ?

Je n’émets aucun doute sur le droit des animateurs du Document contre la Censure de choisir quels faits inclure dans leur énumération et quelles sont les limites temporelles qu’ils considèrent appropriées. C’est-à-dire que s’ils assument que la censure officielle est critiquable depuis novembre dernier, je n’ai pas d’objection. Moi aussi, je signe que toute censure qui restreint les libertés civiques est « censurable » à tout moment, y compris celle dirigée contre les propres lignes conformes au sermon officiel, c’est-à-dire de gauche (notez que je ne me réfère qu’au « sermon », assumant que le gouvernement cubain n’est ni de gauche ni de droite, mais « de lui-même »). Et, évidemment, personne ne doit exiger une espèce de droit du seigneur pour le simple fait d’avoir été censuré, réprimé ou menacé depuis longtemps, ou pour ne pas appartenir aux files des croyants-sympathisants de l’une ou l’autre idéologie… Ou d’aucune.

Pourtant, au delà des différences idéologiques de chaque groupe, il est évident qu’il reste beaucoup de barrières de méfiance à franchir dans la société civile cubaine. Il reste des réserves, des atavismes hérités de décennies d’exclusions. Mais plus tôt que tard il faudra assumer que cet activisme civique n’est pas circonscrit aux aspects purement sociaux ou culturels compte-tenu que toute activité indépendante ou autonome à Cuba est revêtue d’une nuance politique inévitable. D’un autre côté, la politique est un élément contenu dans la culture de toute société. Pourquoi éluder le terme ? Les causes du renouveau actuel de l’activisme civique dans l’île ont  un air politique  indéniable dès lors qu’elles s’opposent –que ce soit ou non l’intention- au monolithique pouvoir de plus d’un siècle d’autoritarisme. Chaque projet indépendant –peu importe qu’il s’agisse de marionnettistes, de musiciens, de poètes, de libéraux, dilettantes ou socialistes « purs » -constitue un défi au gouvernement et, par cela même, a une attitude « politique » implicite.

Quoi qu’il en soit, ce Document est un nouveau pas positif. Toutes les machines ne fonctionnent pas nécessairement à la même température et nous ne sommes pas tous obligés d’assumer les mêmes risques. En ce qui me concerne, je souscris à tout document de dénonciation contre n’importe quelle violation effectuée de la part du gouvernement et de ses agents su les citoyens. Peu m’importe si les dénonciateurs sont de droite, de gauche, du centre, religieux, politiques ou « apolitiques », de l’intérieur ou de l’extérieur, croyants ou athées. Contre la censure à Cuba, je signe.

Traducteur yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

March 5 2012

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Meeting contre les Dames en Blanc. Photo du site web Bitácoras (Blogs).

Hier, 23 février 2012, pour la seconde fois, la TV cubaine m’a fait l’honneur d’exposer mon image –avec celles de plusieurs journalistes indépendant et d’autres dissidents- aux journaux télévisés nationaux. L’occasion précédente avait eu lieu il y plusieurs mois, lors d’un malheureux programme télévisé au travers de célébrement ennuyeuse Table Ronde, à propos d’une supposée cyber guerre orchestrée par (qui ?) la sempiternelle  CIA, pour servir les intérêts du (ce même méchant !) gouvernement des États-Unis, qu’ils appellent toujours « le  gouvernement nord-américain », comme si le Mexique et le Canada étaient à peine de simples provinces du Nord.

Je ne pense pas perdre mon temps à accuser de diffamation, déformation et usage malintentionné de l’image un gouvernement qui n’a jamais eu la décence de reconnaître sa responsabilité dans des crimes bien supérieurs à celui-ci. Les poteaux d’exécution, les morts cubaines absurdes à cause des aventures guerrières dans d’autres pays quand les subsides soviétiques permettaient d’alimenter l’ego et la mégalomanie interventionniste de F. Castro, les tortures et les morts de prisonniers politiques tout au long de la dénommée « révolution », les faits de l’hôpital psychiatrique de la Havane en janvier 2010, plus de cinq décennies de destruction systématique d’une nation dans son ensemble, la séparation de dizaines de milliers de familles par l’exode permanent, la dette imposée de façon irresponsable aux générations présentes et futures, parmi beaucoup d’autres fautes dont l’énumération serait interminable, minimisent le péché de n’importe quelle insulte officielle à quelques personnes. S’il n’existait pas la possibilité de quelque manœuvre obscure dans le style bien connu de la répression qui consiste à diaboliser les citoyens un peu avant de leur lancer le coup de griffe qui les jette en prison, je me sentirais peut-être même flattée.

Cependant, comme il s’agit de la charge disproportionnée de la dictature la plus longue de cet hémisphère, maîtresse des moyens de communication, des corps répressifs, de l’armée et de tout le pouvoir, contre une petite poignée de citoyens qui ont l’audace de se sentir libres, je me permets, à titre personnel, absolument individuel et sans représenter qui que ce soit d’autre, de démentir une fois de plus le discours officiel, qui, pour répétitif, pamphlétaire et menteur qu’il soit, n’en est pas moins malsain. Et compte-tenu que, dans leur lâcheté proverbiale, les autorités ne peuvent même pas se permettre le luxe de m’accorder le droit de réponse sur leurs propres médias –pour des raisons évidentes-, je lance ma flèche depuis ce blog qui, de façon évidente, leur met dans le mille depuis plus de quatre ans.

Le 22 février dans la matinée j’ai assisté à la ­vidéoconférence « La liberté de Presse et d’Expression », organisée par le Bureau de la Presse et de la Culture de la Section des Intérêts des États-Unis, avec la participation de Luis Botello, du Centre International pour les journalistes; le Dr. Sallie Hughes, professeur de Journalisme et Études sur l’Amérique Latine, de l’Université de Miami; y Zita Arocha, journaliste cubano-américaine et professeur du Département de Communication de l’Université du Texas à El Paso. Parmi les thèmes de la conférence il y avait aussi les réseaux sociaux, ainsi que l’importance de l’ère digitale pour la liberté de presse. Un vrai festin pour qui utilise ces médias comme unique espace pour s’exprimer. J’aurais assisté de la même façon à un évènement similaire si y avaient invité les ambassades d’Iran, de Syrie ou du Venezuela, ou s’il avait été célébré à la Faculté de Communication de l’Université de La Havane ; mais nous somme déjà dans le domaine de la plus pure fiction : nous savons que pour débattre de tels thèmes il faut des espaces de démocratie.

La première chose qui attira mon attention en arrivant à l’endroit ou devait avoir lieu la conférence ce fut le déploiement de « paparazzis officiels » qui se bousculaient avec leurs appareils photos chaque fois qu’arrivait un participant. Le  nombre de « journalistes » salariés du gouvernement était presque plus élevé que nous. Et ceci, sans parler du déploiement de véhicules qui occupait les zones voisines et qui me fit soupçonner un moment que s’organisait un des classiques meetings de répudiation.

Je suis descendue de mon taxi et j’ai immédiatement été mise en joue par les caméras de la TV cubaine et des autres médias officialistes, ce qui, tout d’abord, m’a fait me sentir comme une étoile d’Hollywood, ou peut-être plutôt dans cette circonstance, comme une Mata Hari de la postmodernité, aussi j’ai du marcher jusqu’au coin de la 7ème et de 24, à Miramar, où attendraient d’autres collègues, pour me mettre en plein soleil, enlever mes lunettes et saluer les caméras de la main. Je suis une personne solidaire, Messieurs, si vous voulez me filmer, faites-le bien. Je n’avais pas non plus la moindre intention de me cacher, étant donné que je n’étais pas enrôlée dans une conspiration dans le style du VIème congrès ou de la Conférence Nationale du PCC.

Les hérauts de Sauron, pourtant, malgré tout le temps qu’ils nous ont pris en photo de face et de profil, ont choisi une mauvaise photo pour l’exposer à la TV nationale. Celle où les assistants à la conférence étaient devant une table où l’on vérifiait le nom des invités et  on nous distribuait le matériel imprimé en relation avec les thèmes à traiter et les informations sur les conférenciers, ce qui fait que, nécessairement, nous tournons le dos aux caméras. Cela donne l’impression fausse que nous refusons d’être pris en photos. Nous étions « les mercenaires » surpris en flagrant délit au moment où nous nous dépêchions de nous « cacher » à l’abri des « maîtres » de l’Empire. Nous étions venus, d’après les médiocres médias castristes, « recevoir des instructions du gouvernement américain », et on m’a même dit qu’un blogueur officialiste  enragé a déclaré qu’à cet instant on nous donnait « les tickets de repas ». Il faut voir comment les gens projettent leur propre misère existentielle sur n’importe quel lieu ! Non, mon petit ami,  nous n’étions pas précisément au Palais des Conventions, et donc il n’y avait pas besoin de tickets pour boire un jus ou un café. Les serviteurs du gouvernement cubain font une fixation pathologique sur les laissez-passer, les tickets, les « paniers » de cadeaux imaginaires et les devises avec lesquelles les fonctionnaires des U.S.A. et de certains pays d’Europe sont supposés récompenser les dissidents. C’est le reflet de leur propre réalité. Et pourtant, les plus favorisés d’une si misérable caste n’eurent aucun pudeur à s’exhiber avec leurs automobiles particulières, avec lesquelles le gouvernement récompense les plus acharnés menteurs du journalisme officiel.

La Section des Intérêts des États-Unis, pour sa part, a été qualifiée d’interventionniste et autres épithètes similaires, ce qui me fait penser à d’autres évènements qui surviennent là-bas, sans que les participants se voient harcelés par des caméras hostiles et par une pseudo-presse. Je fais référence, par exemple, à la manifestation des enfants de La Colmenita, en plein espace public en face de la Maison Blanche, à Washington ; ou encore aux meetings dans les rues en faveur de la libération des cinq espions cubains de la Sécurité de l’État orchestrés librement aux U.S.A. et dans d’autres pays par les sympathisants de cette dictature. Les gouvernements ne semblent pas se préoccuper outre mesure que le gouvernement cubain promeuve sa révolution hors des frontières de l’île. Néanmoins, il ne me semble pas que la  SINA, une autre ambassade ou simplement les Cubains ordinaires puissent se réunir pour débattre, que ce soit sur la liberté de la presse ou sur la capacité de survie des insectes, sur aucune place publique de ce pays. Parfois ce n’est même pas possible en privé, comme peuvent en attester les Dames en Blanc qui le jeudi 23 février ont reçu pendant de longues heures la haine et la furie des répudieurs qui, en toute impunité, convoqués par le pouvoir, les harcelaient pendant qu’elles honoraient la mémoire d’Orlando Zapata Tamayo pour le second anniversaire de son assassinat ; un déploiement policier et paramilitaire effréné qui ferma le trafic dans la rue Neptuno, de la capitale, et provoqua l’altération de la tranquillité publique, ce qui constitue un authentique hommage officiel au martyr et une reconnaissance de la dissidence.

Mais ça ne vaut pas la peine de tirer sur une ambulance. Il doit avoir bien peur le gouvernement qui se sent obligé de persécuter si ouvertement les dissidents. Il ne me reste, après cette nouvelle attaque médiatique, qu’à réaffirmer publiquement ma position par une déclaration de principes : en ma qualité de citoyenne libre je m’attribue le droit d’assister aux évènements que je décide de ma propre volonté, sans demander la permission du gouvernement ; je ne reçois ni financement ni salaire d’aucun gouvernement, pas même le cubain, et je refuse d’abandonner de tels principes dans aucune circonstance ; je suis la maîtresse absolue de mes actes et de mes idées et je suis prête à en répondre ; je publie aussi, et continuerai à publier, mes travaux où ça me paraîtra opportun. Les maîtres de la plantation devraient finir par comprendre les Cubains ne sont pas tous des esclaves de leur domaine. Le 59100900595, mon matricule officiel d’inscription dans cette prison insulaire, est depuis des années celui d’une liberté par volonté et conviction propres. Je préférerais mourir plutôt que de retomber dans le piège.

Traducteur: yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

February 24 2012

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La vitrine brisée

Façade du Service des Urgences du Calixto García. Photo Internet.

S’il restait à quelqu’un un vague espoir quant aux beautés du système de santé à Cuba, il n’a qu’à tomber malade et se rendre chez un médecin. C’est très facile, compte-tenu de la quantité de maladies rares en circulation parmi nous, juste à notre portée. Et d’autres aussi, déjà endémiques, comme la dengue qui est arrivé pour ne plus repartir et prospérer dans notre environnement, renforcée année après année par l’entrée des missionnaires qui reviennent chargés de nouvelles pathologies à distribuer et des étudiants bénéficiant des programmes de l’ ALBA qui, bien qu’en franche diminution, nous apportent toujours de nouvelles souches de maladies qui deviennent endémiques dans l’île.

Ces jours derniers j’ai été l’une des « bienheureuses » qui a reçu ce bénéfice collatéral de la solidarité castriste. J’ai attrapé -je ne sais ni où ni comment- un virus bizarre qui m’a provoqué trois jours de fièvre et un total de 10 jours de nausées et de vomissements. Mon estomac supportait à peine un peu d’eau et de jus frais et il n’y a que trois ou quatre jours que j’ai recommencé à manger normalement. Bien sûr, ma nature robuste, ma corpulence et ma bonne alimentation m’ont permis de résister de pied ferme à cet accès et de survivre avec assez de force à l’expérience : je n’ai perdu que quelques livres de poids. D’autres n’ont pas eu cette chance. J’ai fait des recherches parmi des amis et connaissances et j’ai su qu’il y a des dizaines de personnes hospitalisées pour déshydratation, sous perfusion. Personne n’a obtenu un diagnostic certain pour  cette maladie et n’importe qui s’expose à la contracter, étant donné qu’on ne sait pas de source sûre comment elle se transmet. Dans les consultations, les médecins te regardent avec commisération et prononcent la même phrase énigmatique de toujours : « c’est un virus ».

Je suppose qu’étudier la médecine à Cuba, et l’exercer, est devenu une sorte de jeu cabalistique, mais extrêmement simple à la fois : tout ce qui n’est pas la dengue est « un virus ». Et tout, y compris  la dengue, relève du même traitement : beaucoup de liquides et du repos. Voilà où nous en sommes.

En tout cas, une visite fugace au Service de Garde de l’Hôpital Calixto García a fini de me convaincre que la vitrine rutilante de la santé publique, un des bastions de la propagande du régime, est définitivement brisée. Le bâtiment, réparé il y a peu, avait le même aspect chaotique que tout dans le pays : malades jetés sur des brancards au milieu de la salle d’attente et à la vue de tous, salles de consultations vides, médecins avec une expression de surprise et à demi désorientés parlant entre eux comme si le patient était à peine un milieu basique et diagnostics malheureux, comme celui que je reçus quand le petit toubib qui me regarda à peine avança un diagnostic sans analyse de laboratoire ni aucun examen complémentaire : infection rénale. Inutile de préciser que je n’ai pas suivi ses prescriptions d’antibiotiques et que j’ai terminé par où j’aurais dû commencer, je me suis rendue chez une amie médecin pour qu’elle m’accompagne, comme elle l’a fait gentiment, à faire une analyse de sang pour écarter la dengue et les infections, et conclure par le même énigmatique baratin : « maladie virale ».

« Reste à la maison, ne va à l’hôpital que si c’est indispensable. Grâce à Dieu tu es forte et ça va déjà mieux. Personne ne sait combien et quelles maladies nous avons en ce moment et il y sept mois une épidémie de dengue n’a pas été déclarée et ne sera pas déclarée.  Le système de santé s’est déjà effondré, l’éthique médicale est en voie d’extinction et il n’y a plus qu’à espérer que tout ça passe. Reste à la maison, mon amie, que Dieu nous protège et voyons comment tout ça va finir, ce qu’il faut, c’est y survivre ».

 Mon amie est un docteur très sage.

Traducteur: yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

February 6 2012

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Manger des médailles.

Panier de la ménagère.

Mardi 1er novembre le quotidien Granma a annoncé en première page ce qui constitue peut-être le summum du surréalisme cubain : « L’Économie  cubaine progressera de 2,9% cette année ». La page 2 faisait montre du même triomphalisme dans deux autres articles dont les titres sont porteurs de joyeux et trompeurs augures : « FIHAV 2011. Croissance de l’intérêt de l’Espagne pour les échanges commerciaux avec Cuba » et « Les investissements dans l’industrie des matériaux garantissent une croissance constructive ». Tout ça est très amusant, vraiment.  Granma est devenu la meilleure revue humoristique du pays, sauf qu’il s’agit presque toujours d’humour noir.

Et tandis que l’organe officiel du parti se réjouit d’une si fantastique récupération économique sortie inexplicablement de la fiction dans un pays qui ne produit plus rien depuis longtemps, les gens ordinaires ont les poches de plus en plus plates. Ces derniers mois, par exemple, mon quartier s’est rempli de petites charrettes chargées de produits de la campagne. La prolifération de « charretiers » est telle que, d’après ce que m’a conté l’un d’eux, on a déjà suspendu la remise d’autorisations pour cette activité parce que « celles planifiées sont épuisées ». On dirait que la production agricole a augmenté sous l’impulsion réformatrice de notre Général-Président.

Pourtant, bien que, rien que dans les deux pâtés de maisons qui couvrent l’espace de la rue Árbol Seco entre Estrella y Sitios (Centro Habana), on trouve chaque jour entre quatre et cinq charrettes avec à peu près les mêmes produits -oignons, haricots verts, bananes fruit et légume, ail, poivrons, avocat, papaye, tomate et haricots-, les prix des produits agricoles non seulement se maintiennent à un niveau démesurément élevé, mais ils ont augmenté par rapport à l’an passé.

Les étals de viande et les marchés agricoles, de leur côté, ne semblent en compétition qu’en ce qui concerne les prix. Un « concours » entre vendeurs qui semble engagé pour voir qui est capable de vendre le plus cher ses produits. Des marchés sur lesquels, de plus, la qualité de l’offre laisse beaucoup à désirer.

Pas plus tard qu’hier je suis entré au marché situé au coin de Jesús Peregrino et Santiago, également en Centro Habana, faire quelques courses. Onze tomates minuscules, une main de bananes-légumes et trois petits malangas m’ont coutés 30 pesos. À côté de moi, un petit vieux retraité, dans la septième décennie de sa vie, regardait mi-incrédule, mi-préoccupé, l’ardoise des prix. Il m’a souri avec amertume. « Ça fait rien, ma fille.  On a fait deuxième aux Jeux Panaméricains, maintenant on mangera des médailles ». Et il s’en est allé en parlant tout seul, son cabas vide.

yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

November 4 2011

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Gladys Bejerano. Inspectrice des Finances Générale de Cuba. Photo Internet

L’une des premières dispositions du Général R. quand il assuma l’investiture du commandement (que les lecteurs me pardonnent de flatter la vanité du benjamin des Castro), ce fut la création d’un système de contrôles qui détecte et mette un terme à la corruption galopante intronisée dans tout le pays, dans toutes les sphères et à tous les niveaux. On soupçonne que la corruption est générale, mais les contrôles et les audits n’arrivent qu’à un certain point… Au-dessus, ils pourraient provoquer de dangereux vertiges.

La première phase (détecter la corruption) doit être extrêmement facile. Elle saute aux yeux de n’importe qui, sans avoir à faire beaucoup d’efforts. La seconde (y mettre un terme), n’est pas du même tonneau.  Parce que le Général, bien sûr, a entamé dès le début un processus par le haut –pas exactement « depuis le haut »- et vers le bas, juste là où se ressentent le plus les budgets du pouvoir, et depuis, pas mal de têtes illustres sont tombées, y compris certaines têtes célèbres à cheveux blancs ou qui n’ont même plus de cheveux blancs, et qui, jusqu’alors, faisaient partie de la cour fiable de leurs majestés vert-olive.

C’est à dire qu’aux premiers renvoyés de la célèbre Bande des Sept : Otto Rivero, Felipe Pérez Roque, Francisco Soberón, José Luis Rodríguez, Carlos Lage, Carlos Valenciaga y Fernando Rodríguez Estenoz, qui, semble-t-il constituaient une sorte de menace pour les plus hautes épaulettes  du palais, se sont ajoutés des « révolutionnaires » de longue date qui, il y a peu encore, était connus pour leur ferme adhésion au régime.

À ce qu’il paraît, les effets des contrôles s’avèrent plus scandaleux que ne le dicte la prudence, aussi la presse officielle a-t-elle reçu l’orientation expresse de se taire. C’est-à-dire, de se taire encore plus. Pour cela les médias, fondamentalement la presse papier, se consacrent avec un zèle digne de meilleures causes à mettre sous les projecteurs le détournement de fonds d’une boulangerie ou d’une coopérative agricole, mais cachent sous le tapis les saletés des ministères et d’autres hauts fonctionnaires aux titres plus longs  que leur nom.

Cela donne l’impression que personne ne peut échapper aux sévères contrôles impulsés par la volonté purificatrice du Général. Personnellement, ça me fait penser à un fond de caisse où le caissier entrant essaie d’épurer les comptes pour ne pas qu’ils se ressentent sur ses propres profits. Parce qu’au point où c’en est arrivé, on dirait que les contrôleurs ont déféqué contre le ventilateur du plafond, et ont éclaboussé de fèces plus de courtisans que ne l’avaient calculé leurs majestés. Ce sont des ministres, des gérants de sociétés, des directeurs d’aviation, des fonctionnaires d’entreprises de tailles diverses –y compris la rutilante et militaire ETECSA- et un nombre infini de comparses de moindre importance qui ont été publiquement décapités.

Mais ce que n’arrêtent pas de se demander les individus les plus curieux, ces idiots qui posent des questions sur tout et qui sont toujours remplis de mauvaises intentions, c’est qui seront les leaders chargés de rénover un modèle qui jusqu’à présent a paru générer de façon épidémique des dirigeants corrompus. Quelles garanties y aura-t-il que ceux qui assumeront les responsabilités des démis ne finiront pas par se corrompre ? Quelles possibilités existent qu’un gouvernement  qui n’a pas été capable de créer une relève moralement apte à porter de l’avant les « missions élevées de la révolution » réussisse à former à court terme un groupe de dirigeants responsables et honnêtes ? Créera-t-on des écoles de « leaders émergents » ? Découvrira-t-on un gène d’incorruptibilité pour cloner de nouveaux ministres et fonctionnaires ? Le Général pourra-t-il faire confiance à quelqu’un de moins de 75 ans ? Pouvons-nous avoir confiance nous-mêmes (« maintenant, oui ! ») dans la capacité de sélection du Général ?

Mais, au milieu de cette mer de corruption de ceux qui disposent à peine d’une pincée du pouvoir et de l’argent, les questions auxquelles il est peut-être le plus difficile de répondre sont justement celles qui paraissent les plus urgentes et logiques : notre président et ses collaborateurs les plus proches sont-ils les seuls « purs » qui nous restent pour tenir la barre au milieu de toutes ces tempêtes ? Le General est-il audible ? Qui est le contrôleur qui scrute la gestion financière de l’administration du pays ?

Espérons assis au bord de la rivière la réponse de la resplendissante Inspectrice des Finances Générale de la République.

yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

October 3 2011

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L’hommage à Laura, à son domicile.

Ça ne pouvait pas être vrai que Laura soit morte. C’était vendredi et il faisait nuit plus tôt, peut-être parce que ces jours-ci il n’a pas cessé de pleuvoir sur La Habana, quand j’ai reçu ce message fatal de Yoani sur mon mobile : « Laura Pollán vient de décéder ». Ma première pensée alors fut que ça pouvait ne pas être certain. Peu après quelques amis aussi incrédules que moi m’appelèrent, « C’est sûr, pour Laura ? ». Je ne sais pas, je ne peux pas l’imaginer, je ne peux pas le croire. Nous étions tous tristes, irrités, un peu orphelins ; nous voulions tous confirmer la négation de cette nouvelle. Il pouvait s’agir d’une erreur, c’était peut-être une autre provocation née de la perversité des casernes officielles, de la répression déguisée en médecins qui pullulaient autour de son lit d’hôpital, une personne si pleine de vie et d’énergie pouvait-elle être morte ainsi ?

Ensuite arrivèrent d’autres messages qui confirmaient le fait et nous dûmes nous rendre à l’évidence : cette petite femme qui avait mené les Damas de Blanco durant huit dures années, mettant en échec les forces répressives et brisant l’impunité du gouvernement, cette Dame courageuse et digne comme il en est peu, qui faisait trembler de peur et de rage la dictature, était morte.

Mais pourquoi donc, alors, les chiens de garde étaient-ils encore si effrayés ? pourquoi n’autorisèrent-ils que deux heures de veillée funèbre au milieu de la matinée ? quelle était la raison de tant de détentions dans plusieurs provinces de Cuba pour empêcher que les amis et les compagnons de route de Laura parviennent jusqu’à ses funérailles pour lui rendre hommage ? pourquoi tant d’autres furent-ils arrêtés, pratiquement séquestrés, pour éviter qu’ils assistent à la messe d’hier à l’église Santa Rita ?

Quand j’ai signé le livre de condoléances, ouvert au domicile de Laura, il y avait déjà près de 300 signatures, et les amis arrivaient encore. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser au triomphe de Laura et à sa prochaine résurrection : en dépit de la répression, de la surveillance et de la haine des autorités, sa maison restait ouverte et recevait la solidarité et l’amour de centaines de Cubains. Dans la petite salle, un modeste autel entouré de fleurs et de bougies, où trônait le drapeau cubain, montrait le respect de ses camarades de marche et de tous les amis qui rendaient ainsi hommage à sa mémoire.

Je suis sortie réconfortée, plus forte, optimiste. Non seulement Laura n’est pas partie, mais elle ressuscitera dans l’esprit de la nouvelle Cuba quand tous les Cubains, y compris les enfants qui aujourd’hui ne savent même pas qu’ils sont esclaves, mentionneront son nom avec respect et gratitude. Nous ferons le nécessaire pour qu’il en soit ainsi. Laura est depuis aujourd’hui et pour toujours l’âme brûlante de foi qui annonce la fin de la dictature : la révolte des glaïeuls.

yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

October 17 2011

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Manifestations en Espagne. Photo Internet.

Au cours de la semaine passée les médias officiels cubains ont fait une démonstration plus qu’irréfutable de comment il est possible d’utiliser l’information des évènements internationaux pour masquer et tenter de diluer les conflits à l’intérieur de l’île. Il ne fait aucun doute que le journalisme du gouvernement remporte la palme dans ce que j’ai l’habitude d’appeler effet calmar : un jet d’encre noire pour se défiler au milieu de la confusion et sortir indemne du danger. Au passage, elle prétend créer la fausse expectative selon laquelle un retour du communisme en Europe paraît proche et viable, ni plus ni moins qu’en Espagne.

La plus récente acquisition informative de ces médias pour jeter leur encre sur le spectre désinformant national ont été les manifestations de protestations qui se produisent dans plusieurs villes espagnoles, et instantanément la presse s’est lancée à fabriquer un supposé milieu favorable au communisme dans ces expressions de désaccord social. À en juger par ce que publient la presse écrite et les journaux télévisés, les revendications populaires en  Espagne seraient inspirées par un esprit entre marxiste et anarchiste, capable de renverser le système capitaliste, transfigurer l’ordre social et instaurer dans le pays quelque chose comme la première commune ouvrière du XXIème siècle. Pas plus compliqué que ça. Évidemment, ça n’apparaît pas explicitement, mais c’est sous-jacent dans les intentions des reportages. Un simple exemple avec les « déclarations » de l’un des manifestants expressément interviewé par le quotidien Juventud Rebelde… par e-mail. Serait-ce que le sujet portait une pancarte avec son adresse mail, pour faciliter les choses aux journalistes d’ici ? Comme par hasard, le sujet est un sympathisant ou militant communiste. Quelle acuité ont les journalistes de notre presse nationale ! Ainsi les mobilisations de citoyens espagnols, essentiellement des jeunes, en revendications légitimes de transformations susceptibles d’inverser la situation de crise économique actuelle, le chômage, la corruption et les autres maux qui assaillent la péninsule ibérique, se sont transformées par l’opération de la presse officielle de Cuba en une révolution prête à détruire le capitalisme et à établir un changement de système.

Ce n’est donc pas par hasard que des médias officiels ont accordé de manière insolite la vedette à  Izquierda Unida, comme s’il s’agissait du parti qui a organisé, convoqué et soutenu les protestations sur les places publiques et qu’il jouissait d’un formidable soutien social. Et en plus, c’est un motif de Jubilé ! Selon la logique du journalisme au service du pouvoir, les mouvement contre Amadineyah, en Iran, ou contre Mouammar Kadhafi, en Lybie, ne sont pas considérés comme des plaintes populaires authentiques et nationales, mais il s’agit de séditions organisées depuis l’extérieur par l’Occident ; alors que les pacifiques manifestations de protestation qui se produisent au sein d’une société démocratique de l’Occident, constituent pratiquement le prélude à une légitime et revendicative révolution ouvrière marxiste par la volonté majoritaire des Espagnols.

Il ne fait aucun doute qu’un parti minoritaire ferait tout son possible pour profiter de la conjoncture critique du moment pour essayer de s’approprier une plus grande part sur la scène politique actuelle. Et c’est justement ce que semble faire Izquierda Unida. Il est évident que beaucoup d’Espagnols en ont marre de la crise et font usage des avantages de vivre en démocratie ; c’est-à-dire qu’ils exercent leur droit de protester, de manifester publiquement, de réclamer ce qu’ils considèrent juste. C’est infiniment plus que ne peuvent rêver les Cubains plongés en ce moment même dans la porcherie du communisme tropical, ce qui fait que je souhaite que les Espagnols sachent sauvegarder ces espaces citoyens dont ils jouissent. J’ai confiance dans les manifestants des places espagnoles pour être capables d’atteindre les conquêtes qu’ils poursuivent sans renoncer à leur droit à les exiger chaque fois qu’ils le considèreront opportun. J’espère que les avatars de leur longue et riche histoire leur permettront de faire la distinction entre le mot « changements » et son antonyme par essence : « le système communiste ». J’ai une très grande foi dans le fait que le pays qui a su développer une transition admirable après les crispations d’une longue dictature sera capable de respecter l’ordre constitutionnel et d’atteindre ses aspirations sans violer la citoyenneté, un pilier indéfectible de la liberté. Que la leur soit, donc, une crise de croissance et non de régression. Tels sont mes meilleurs vœux pour l’Espagne, depuis le tréfonds de l’enfer communiste.

À la fermeture : lundi 23 mai, on connaît les résultats des élections autonomes et régionales, avec le triomphe du Parti Populaire. Les médias cubains, curieusement, se sont abstenus de mentionner à quelle place était arrivée Izquierda Unida.

yuma (d’autres traductions du blog d’Eva)

May 24 2011

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Carlos affronte héroïquement un glaïeul. Photo Internet.

Il était une fois un gars très courageux. Il s’appelait Carlos Serpa et il était si téméraire qu’il alla jusqu’à risquer sa vie en infiltrant de terribles amazones caribéennes connues comme Les Dames en Blanc, des femmes qui avaient la très dangereuse habitude de faire des promenades dans les rues de La Habana en brandissant leurs mortels glaïeuls et de menacer la vie de tous et la tranquillité citadine pour la simple et capricieuse circonstance que leurs maris ou fils avaient été emprisonnés par un très gentil vieillard chef d’état qui ne voulait que le bien des esclaves à son service… Pardon, je voulais dire de son peuple.

Mais Carlos, héros à toute épreuve, ne s’est jamais découragé. Il n’allait pas capituler devant la furie des Dames, qui insistaient sans relâche à réclamer la liberté de leurs effrayants parents magnanimement reclus en de discrètes retraites pour les empêcher de contaminer la société avec leurs idées échevelées sur ce fléau de l’humanité appelé démocratie. Pas question. Tant de vilenie ne resterait pas impunie tant qu’il pourrait l’empêcher.

C’est ainsi que ce héros populaire fit semblant pendant plusieurs années d’être le porte-parole des redoutables Dames qui causaient tant de dommages. Il rapportait comment les Dames n’eurent jamais le courage de se replier devant la juste indignation du peuple, et lâchement, insistaient pour marcher chaque dimanche, quelles froussardes ! Carlos voulut aussi démontrer que, de plus, elles réalisaient des pérégrinations publiques parce qu’elles recevaient pour cela le financement d’un puissant et satanique empire voisin, qui n’en finit pas d’envier la prospérité et le bonheur des Cubains. Quelles ingrates, alors qu’elles bénéficient de tous les opportunités du système, avec le privilège de la généreuse carte de rationnement qui leur garantit l’alimentation, avec le système de santé le plus brillant qu’aucun pays ait jamais eu, et tous les avantages qu’il y a à être de la famille d’un prisonnier politique à Cuba ! Elles, qui refusent sûrement d’offrir leurs services dans l’agriculture ou dans la construction de logements alors que les dirigeants du pays se chargent des affaires compliquées de l’administration et font le sacrifice de leur vie en voyageant péniblement par le monde, se logeant dans de luxueux hôtels pour dénoncer en connaissance de cause les vices du capitalisme ; elles, je le répète, ont l’outrecuidance d’accepter un peu d’aide et de soutien de l’extérieur, de ce même capitalisme que nos gouvernants s’évertuent à démasquer en jouant aux bourgeois et sont contraints à utiliser pour ces desseins élevés d’abondantes ressources qui pourraient être employées plutôt à d’autres nécessités du pays. Maudit soit le blocus impérialiste !

Heureusement, la sagacité de Carlitos est sans limites, et donc -avec l’héroïsme que réclamait cette action- il n’hésita pas à répandre de fausses nouvelles sur une radio ennemie, pour démontrer que cet émetteur et ses malveillants financiers sont des menteurs. Je ne pense pas avoir à commenter ici le manque de solidarité des journalistes de cet émetteur, qui parfois tardaient jusqu’à deux minutes à répondre à la demande désespérée de  Carlos Serpa (les criminels !) pendant qu’il attendait de dénoncer les dommages imaginaires causés par la police nationale révolutionnaire et des fausses menaces que lui prodiguaient les agents de la police politique. Les journalistes indépendants, les prisonniers politiques et de droit commun de ce pays et jusqu’à la terrible Yoani Sánchez sont témoins que ces sympathiques jeunes gens sont incapables de faire du mal à quelqu’un même avec le pétale… d’un glaïeul.

Peut-être pour des raisons d’espace, ou pour cette modestie proverbiale qui caractérise nos courageux combattants due MININT, Carlos -qui ne flancha pas à l’heure de déclarer que l’empire ennemi finance la subversion à l’intérieur de l’île- ne nous a jamais dit combien d’argent il a touché en sa qualité de porte-parole des stipendiées. Il ne nous a pas dit non plus comment nous autres pourrons vérifier les informations qu’il nous donne ; parce qu’il est évident que nous n’allons pas tomber dans les mêmes défauts que la radio ennemie, qui divulgue de fausses nouvelles sans vérifier la véracité de l’information et les imputent au reporter (comme si un simple journaliste avait l’obligation d’être responsable de ce qu’il publie, il ne manquerait plus que ça). Sans aucun doute ça a été un lapsus mental de Carlitos, le pauvre, ou la hâte avec laquelle ils ont préparé la matière pour maintenir notre peuple informé. Parce que, sans aucun doute, cette matière est destinée à notre peuple, et à lui seul.

Je ne veux pas accabler mes lecteurs avec d’autres détails de ce conte fantastique. Ça a été un tel succès médiatique du glorieux Carlos que non seulement les journaux d’ici ont publié cette interview du douloureux paladin qui se confesse très ému après avoir passé par de si nombreux et si cruels périls, mais que, de plus, la  TV a passé et repassé plusieurs fois un excellent documentaire sur ses actions secrètes pour lesquelles il a déployé un véritable étalage de dissimulation et de sang-froid. C’est pourquoi beaucoup d’entre nous voulons en savoir plus. Nous aurions voulu savoir, surtout, quelles raisons ont eu nos dirigeants aguerris pour « flamber » maintenant un si vaillant collaborateur qui était monté si haut et avec de tels efforts sur le podium de la subversion et semblait jouir de toute la confiance de l’ennemi. Il avait même un précieux visa U.S., avec lequel il aurait pu parvenir jusqu’aux entrailles du monstre et devenir le Sixième. Il aurait été infiniment plus utile en démasquant des adversaires si puissants. Je ne sais pas, ça me laisse penser que notre paternel gouvernement a craint de trop l’exposer et de le perdre ; mais de toute façon, c’est dommage qu’ils l’aient démasqué maintenant, alors que se produisent dans le monde tant et tant de soulèvements de rebelles ingrats qui reçoivent aussi des financements en échange d’être massacrés : il faut maintenir les méchants dans la ligne de mire. Je pense que nous étions mieux protégés quand notre agent aguerri “Emilio” se décarcassait pour nous à l’intérieur de la tanière même de ces espèces de méduses de la postmodernité, les Dames en Blanc.

Pourvu que cette fois il n’arrive pas la même chose qu’en 2003, quand un petit groupe d’agents du MININT, pris dans les rangs de la propre contre-révolution, fut présenté à l’opinion publique. À cette occasion, la police politique a fait la démonstration qu’elle était si convaincante qu’elle a même réussi à transformer un pédéraste en combattant ; cependant, par l’exposition de héros qui furent exhibés dans tout Cuba ils ne purent empêcher qu’incompréhensiblement -après avoir incarcéré les 75 ennemis internes les plus dangereux- , se soient multipliés les groupes de dissidents à l’intérieur du pays. La prolifération des ennemis n’a pas d’explication, pour quasiment chaque agent infiltré qui s’est démasqué ont surgis une dizaine de nouveaux reporters hostiles. Et, à ce qu’il paraît, le vivier de mercenaires est garanti ; Carlos Serpa le dit lui-même quand il assure « qu’il y aura toujours un Emilio ».

Publié en espagnol le 1 mars 2011

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Bonbons amers

Photo d'Orlando Luis

Le vieux Rubén a plus de 80 ans, mais il est de ceux qui « n’ont pas les deux pieds dans le même sabot », pour cela, depuis qu’il a pris sa retraite, il y a plus d’une décennie, il a toujours cherché une manière d’arrondir sa maigre pension et d’augmenter ses revenus. Vu son grand âge et et sa mauvaise santé, il doit dépenser chaque mois une bonne somme en médicaments, mais il ne se plaint pas ni ne s’abandonne dans un fauteuil, et tous les midis et chaque après-midi il sort de chez lui et chemine jusqu’à la porte d’une école pour vendre des bonbons.

Longtemps, Rubén a trouvé ainsi une voie qui lui permet de rester actif et, en même temps, de gagner un peu d’argent en plus, même si souvent il a dû s’enfuir aussi vite que le lui permettent ses jambes fatiguées parce que la police traque toute « activité illicite », mêmes s’il ne s’agit que de la peccadille d’un pauvre vieux luttant pour survivre au milieu de ce naufrage. Parfois ils ont attrapé Rubén et il a perdu ses gains et sa « marchandise »; plus d’une fois ils l’ont « averti » que s’il continuait cette activité on lui appliquerait « d’autres mesures » plus sévères ; et il ne serait pas honnête de nier qu’en plusieurs occasions les agents l’ont laissé partir avec ses bonbons et ses quelques sous… « L’ancien, tenez-vous bien et restez tranquille chez vous ! Je ne veux plus vous voir dans la rue avec vos bonbons ni avec rien d’autre, O.K. ? ». Mais au bout de quelques jours, quand le porte-monnaie commence à s’aplatir, Rubén retourne chercher des bonbons et se dirige prudemment vers l’école. Il faut bien vivre !

Néanmoins, ces jours-ci Rubén a reçu une mauvaise nouvelle. Lalo, son fournisseur de bonbons, aussi vieux et usé que lui, a décidé de présenter une demande de licence pour fabriquer les friandises. La police et les inspecteurs lui ont déclaré la guerre et il sent une surveillance constante sur sa maison, ce qui rend son travail plus compliqué : le sucre est dur à trouver et son prix a beaucoup augmenté… Il a déjà le cœur fatigué et ces sursauts ne sont plus de son âge. Le problème c’est que maintenant Lalo devra travailler double : il confectionnera les bonbons et il devra les vendre lui-même, puisque –d’après les « nouvelles réformes » mises en place par le Général Raúl (un petit vieux qui n’a pas besoin de vendre des bonbons)- si Lalo engageait Rubén et d’autres pour vendre ses sucreries il devrait payer un impôt de sécurité sociale pour chaque « employé », ce qui réduirait au minimum ses propres gains

Maintenant Rubén trafique pour voir quel nouveau marché explorer. Il se peut qu’il accepte la proposition d’un parieur clandestin et devienne un de ses revendeurs. Rubén a toujours été bon avec les chiffres, il connaît des milliers d’astuces et c’est un petit vieux très lucide. D’autre part, il a un air à moitié orphelin qui pourrait lui être utile pour dissiper les soupçons de voisins suspicieux. Il aurait préféré ne pas se mettre dans cette embrouille, mais il sait que « il ne pourra pas arrêter » parce qu’il sent ses jambes de plus en plus faibles ; peut-être arrivera le jour funeste où il restera prostré dans une chaise roulante et « pour ce moment-là je dois avoir économisé quelques sous ». De plus –et c’est ça que j’admire le plus chez Rubén-… « il faut bien vivre ! »

Traducteur: Yuma

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Salle des Pas Perdus. Photo de Orlando Luis

Pour commenter le thème auquel je veux dédier ce post je suis obligée de faire un peu d’histoire. En 1984 j’ai commencé à travailler au Département d’ Archéologie de ce qui était alors l’Institut de Sciences Sociales (ICSO) de l’Académie des Sciences, au Capitolio National. À cette époque nous étions un collectif de travail nombreux dont la mission fondamentale était la recherche scientifique, au service de laquelle il y avait une bibliothèque bien fournie, au deuxième étage de l’édifice, dans le salon qui, au temps de la République avait occupé la Bibliothèque du Congrès. En bref, la Bibliothèque de Sciences Sociales de l’Académie des Sciences était l’heureuse héritière d’un riche fonds bibliographique qui accumulait des œuvres d’une immense valeur scientifique, historique et culturelle.

Dans la tranquillité de la Bibliothèque des Sciences Sociales j’ai eu l’occasion de consulter des ouvrages de la philosophie classique universelle, des encyclopédies, des dictionnaires, des livres d’art, beaucoup d’œuvres de chroniqueurs des Indes et des exemplaires littéraires rares qui faisaient partie du patrimoine scientifique accumulé depuis les premières années de la République et qui se sont conservés exceptionnellement au cours des ans, protégés par la sécurité de leurs étagères et l’attention des spécialistes.

Mais voilà qu’un jour funeste le Destructeur par Excellence posa les yeux sur l’antique Bibliothèque du Congrès. Oh, sacrilège ! Comment cette collection avait-elle eu l’insolence de rester indemne et de survivre à son infini pouvoir ?! comment, alors qu’à Birán n’avait jamais existé une bibliothèque comme celle-là, le Capitole se permettait-il le luxe d’exhiber avec telle impudence et vanité les infâmes ouvrages du passé bourgeois décadent ?! Et se remémorant avec admiration et envie l’incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie et aussi celles que perpétrèrent les hordes fascistes de l’Allemagne nazie, entre autres pyromanes de l’Histoire, il décida de détruire définitivement la Bibliothèque du Congrès.

Pour cela, il eut une brillante idée ; si brillante qu’elle aveugla la Dr. Rosa Elena Simeón, à l’époque Ministre-Présidente de la Académie des Sciences, qui, sans la moindre hésitation, la mit en pratique avec grand enthousiasme : à la place de la Bibliothèque du Congrès et dans d’autres endroits du Capitolio, serait créée la plus grande Bibliothèque de sciences et techniques d’Amérique Latine ; elle s’appellerait  Bibliothèque Nationale Scientifique et Technologique (BNCT), aurait les informations les plus récentes et étendrait ses services -au-delà des chercheurs et des spécialistes- à toute la population.

C’est dans les derniers mois de 1987 que nous avons vu entassées dans le Salon des Pas Perdus les vieilles étagères de la Bibliothèque du Congrès, et les livres exposés à la voracité de tous ceux qui voulaient piller les collections. Je ne pourrai jamais oublier le sol jonché de livres en vrac dans tous les coins dans un désordre total, jetés sans scrupule par les hordes qui sélectionnaient les plus rares pour les vendre dans les librairies d’occasions. Nous fûmes tous incités à emporter les livres que nous voulions ou pouvions porter. Les marchands emportèrent par charrettes chargées jusqu’à la limite du possible les livres si longtemps choyés. C’est avec des larmes aux yeux qu’une amie documentaliste à la Bibliothèque m’avait prévenue pour que je cherche également quelques exemplaires qui pourraient m’intéresser et ce n’est qu’en montant à cet immense salon que je compris sa tristesse. Je vous assure que ce fut un des spectacles les plus impressionnants que j’aie jamais vu, celui du désastre de ces livres répandus, piétinés, ouverts, certains déjà détruits par la foule se pressant sur eux : des années de connaissances et de culture détruites en quelques heures au « pays le plus cultivé de la Terre ».

En juillet 1988 le rutilant Commandant inaugurait la BNCT. Il laissait derrière lui la destruction de l’ancienne bibliothèque, ainsi que celle de la reproduction de la grotte de Punta del Este, avec ses pictogrammes aborigènes parfaitement copiés avec des calculs mathématiques et modèles artistiques qu’avaient réalisés de nombreux spécialistes cubains et étrangers. Tout pouvait être sacrifié au nom du nouveau délire. La presse ne publia pas ces faits, par contre elle accompagna la fanfare de l’inauguration.

La BNCT n’a jamais eu la richesse de la Bibliothèque du Congrès. Elle s’acquitta bien moins du rêve de rendre des services d’information des dernières découvertes scientifiques. Sans parler de l’équipement, des rayonnages et meubles, qui n’eurent jamais, et de loin, la qualité, le confort et l’élégance de ceux de la vieille bibliothèque détruite. Ce ne fut qu’une bulle à la vie brève, parce que toute idée qui se fonde sur la destruction est condamnée à l’échec. Ça a été la marque de chaque initiative du Cinglé.

Mais récemment le Capitolio est entré dans le Patrimoine qui compte parmi les travaux de restauration de l’Historien de la Ville. J’ai appris que, finalement, la BNCT aussi est tombée en disgrâce et doit abandonner ses propriétés actuelles. À cette fin, à la bibliothèque scientifique la plus  prestigieuse d’Amérique Latine ont été attribués des petits locaux où ne tiennent pas toutes ses collections. Ses employés se sont vus obligés d’écarter plusieurs fonds qu’ils ont dû mettre dans des caisses et, évidemment, la BNCT ne sera plus accueillie dans le Capitolio une fois restauré. C’est ainsi que la BNCT peut aussi préparer son épitaphe. Dans l’avenir elle s’ajoutera à la longue liste des destructions laissées par le passage en ce monde du Comandant des Délires Pervers.

Traducteur: Yuma

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